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Récollection – 1er décembre 2012

« VATICAN II : ses intuitions – ce qu’il reste à faire ! »

Père Hubert CAUCHOIS

 

Vous avez choisi comme thème pour votre récollection de ce 1er décembre, le Concile Vatican II et je vous remercie de m’avoir invité à vous aider à découvrir ou redécouvrir l’ampleur de cet évènement passionnant et décisif dans l’histoire de l’Eglise.

Vous m’avez demandé de traiter ce matin en deux parties l’histoire de Vatican II. Cet après-midi, la question est davantage un débat, une recherche ensemble sur les défis posés par Vatican II pour l’avenir : comment agir, dans la fidélité à Vatican II, dans l’Eglise d’aujourd’hui pour construire l’Eglise de demain ?

 

PREMIERE PARTIE

Pour ce matin, la question que vous m’avez posée m’a donné un choc : parlez-nous de Vatican II, de son histoire. Allons bon : je suis vieux désormais ! J’ai 70 ans tout juste. Pour vous, je le comprends très bien, Vatican II, c’est de l’histoire. Cà a 50 ans ! Pour moi, je suis contemporain du Concile. Il a été « quelque part » constitutif de ma vie. C’est un évènement passé, mais qui n’a jamais cessé d’être présent. J’ai modelé le Concile en l’appliquant dans ma vie concrète, dans mon action. Plus encore, le Concile m’a modelé, m’a transformé, a fait de moi ce que je suis. Il faut d’ailleurs dire les choses autrement : l’Esprit de Dieu a soufflé puissamment sur le Concile. Par moi, avec moi et en moi, dans le meilleur de ce que j’ai essayé de faire, il a fait de moi, parmi des milliers d’autres, un artisan de l’application quotidienne du Concile au cœur de ma vie.

J’avais 20 ans quand le Concile a démarré. Les 2 500 évêques du monde entier étaient là, sauf quelques absents, malades ou prisonniers, notamment dans les geôles du pays du bloc communiste. La chaîne unique de la télévision de l’époque en noir et blanc a montré cette magnifique liturgie d’entrée de cette assemblée. Nous n’avions pas la télévision, c’est donc par la presse que j’ai été informé de l’évènement du 11 octobre 1962, deux jours avant mes 20 ans. Le Concile s’est terminé le 8 décembre 1965, après 4 sessions de travail, rassemblant en 1962, 1963, 1964 et 1965 cet ensemble considérable de 2 500 évêques environ.

Un Concile ? Beaucoup pensaient qu’il n’y en aurait plus jamais. Le dernier Concile avait eu lieu en 1870 au Vatican et s’était appelé Vatican I. Il avait réuni 750 évêques dont 40% étaient italiens, 75% étaient européens. Il n’y avait à Vatican I que 9 évêques venant d’Afrique. 90 ans plus tard, les 2/3 des évêques présents à Vatican II n’étaient pas européens.

Vatican I avait pris une seule décision en 1870 : définir l’infaillibilité du Pape. Peut-être aurait-il pris d’autres décisions, mais il a été interrompu par la guerre de 1870. Les évêques français et les évêques allemands sont rentrés chacun chez eux. Cette décision de Vatican I a fait pratiquement du pape un monarque absolu. A quoi bon désormais un Concile ? Il suffit que le pape gouverne l’Eglise et les papes du 20ème siècle ont été des papes compétents, même si certains ont été très autoritaires.

A la mort de Pie XII en 1958 (je me souviens de l’évènement), l’Eglise avait été gouvernée pendant 19 ans par le pape élu en 1939. Le conclave des cardinaux devait élire dans le secret et à la majorité des 2/3 un nouveau pape. Les cardinaux se sont dit : Elisons un pape de transition, un homme âgé par exemple. L’Eglise soufflera un peu et dans quelques années nous prendrons des décisions plus définitives quant à son orientation pour le 21ème siècle.

 

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Un vieil homme fut élu, Angelo Roncalli. Son prédécesseur était intelligent, émacié, solennel et tendu. Mgr Roncalli était gros, joufflu, bonhomme, maniant l’humour, pas bien malin auraient pu dire ses détracteurs. L’aspect opposé de son prédécesseur. Il faut se méfier des gens qui ne paraissent « pas bien malins » comme l’on dit. En fait, Angelo Roncalli était astucieux sous son air bonhomme. On en était à Pie XII, à Léon XIII,… Mgr Roncalli surprit tout le monde en prenant le nom de l’Apôtre Jean. Il restera dans l’histoire sous le nom de Jean XXIII. Trois mois après son élection, il déclara à la surprise générale : « L’Esprit de Dieu, l’Esprit Saint m’a inspiré une décision. Je convoque un Concile œcuménique au Vatican, dès que les circonstances le permettent pour un aggiornamento de l’Eglise ». Aggiornamento, il parait que le mot est intraduisible : mise à jour, certainement et il y en avait besoin, mais la consonance du mot m’évoque aussi des mots dynamiques, « sursaut », « renouvellement », « nouvelle jeunesse ». C’est le sens du discours d’ouverture de Jean XXIII. « Notre mère l’Eglise est dans la joie… Le but du Concile est de présenter au Christ l’Eglise comme une épouse toujours jeune, sans ride ni tâche, qui s’est parée pour son époux… » Jean XXIII a été pape de 1958 à 1963. Sa popularité a été extraordinaire. Etudiant à l’époque, je suivais tous ces évènements avec le plus grand intérêt.

 

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Paul VI a succédé à Jean XXIII. Il a été pape de 1963 à 1978. Sa première déclaration fut pour dire qu’il poursuivait le Concile et le mènerait à son terme, ce qui fut fait.

Pour moi, une conviction est que l’Eglise catholique a été, à ma connaissance, la seule religion à avoir accompli un tel ensemble de réformes, une véritable révolution pour entrer en dialogue avec son époque, avec ce monde complètement modernisé du XXème siècle. Ni la religion juive, ni la religion musulmane, ni même la religion orthodoxe ou protestante ne l’ont fait, du moins avec le même ensemble et la même intensité ! Le Concile est imparfait. L’Eglise est imparfaite. Mais le travail de l’Esprit Saint en elle est, pour ceux qui ont la foi, incontestable et fécond. 50 ans après, il anime toujours l’Eglise, dans la continuité et la nouveauté de l’enseignement de Vatican II. Notre Eglise de France, pour ne parler que d’elle, est désormais petite et très minoritaire. Elle n’en est pas moins vivante, en dialogue avec notre société et avec notre époque et je pense que notre rassemblement d’aujourd’hui est un signe indubitable de la vitalité de notre Eglise d’aujourd’hui sous l’impulsion de l’Esprit de Dieu. Nous n’avons à en tirer aucune supériorité, ce serait inconvenant. Mais nous pouvons, je le pense, être des hommes et des femmes de l’Espérance et en témoigner dans le monde d’aujourd’hui qui en a tant besoin. Agir ainsi, c’est vraiment vivre de l’Esprit du Concile Vatican II.

En septembre 1965, mes études terminées, après une brève expérience professionnelle à Gaz de France, je frappais à la porte du séminaire et en franchissais le seuil pour devenir prêtre si le Seigneur m’appelait, par l’intermédiaire de son Eglise. C’était une étape dans ma vie. Etudiant, je m’étais beaucoup épanoui en découvrant la dimension communautaire de l’Eglise qui m’était étrangère auparavant. La communauté chrétienne de l’école où j’étais vivait à sa manière le Concile. A Pâques, chaque année, nous vivions avec de nombreux autres étudiants des missions pascales dans 20 villages du Loir et Cher, expérience passionnante de vivre la liturgie des jours saints, de l’animer et d’aller vers les habitants de ces villages, notamment vers les jeunes. A notre manière, nous vivions déjà le Concile.

En 1965, à mon entrée au séminaire, on passait à la vitesse supérieure. Le Concile allait s’achever. Mon projet était simple : si je deviens prêtre, ma mission est toute tracée ; elle sera d’appliquer le Concile. Et l’une de mes premières tâches a été de lire et de souligner tous les documents du Concile. Leur style n’est malheureusement pas du genre « .com » Mais l’intention de l’Eglise de dialoguer avec le monde est incontestable.

 

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Que retenir de ces documents conciliaires ? Il y a bien sûr la réforme de la liturgie, bien plus ample encore que le passage du latin au français. Nous en vivons tous les dimanches. 50 ans d’expérience de l’application du Concile fait qu’il n’y a guère de commentaires utiles à en faire, dans le cadre de cet exposé.

Les deux « constitutions » (pour reprendre l’expression du Concile), les deux constitutions importantes se trouvent au début et à la fin des documents publiés par le Concile. Il s’agit de la constitution « Lumen Gentium », « Lumière des peuples » qui traite de l’Eglise ; et de la constitution « Gaudium et spes», « Espérance et joie » qui traite de l’Eglise dans le monde de ce temps.

Le Concile Vatican II est, à mes yeux, révolutionnaire, d’une révolution limpide et pacifique, qui a transformé de l’intérieur et en profondeur l’Eglise du Christ. On voit là, je le dis à nouveau, le travail de l’Esprit Saint.

Révolutionnaire ? C’est la première fois dans l’histoire des 2000 ans de l’Eglise, qu’un Concile abordait en face la question du rapport entre l’Eglise et le monde de son temps. Nous reviendrons sur le document, mais cette relation Eglise/Monde contemporain est souhaitée sur le mode du dialogue. L’Eglise ose affirmer qu’elle est l’humble servante du monde et aussi qu’elle reçoit quelque chose de ce monde contemporain, travaillé lui aussi par l’action de l’Esprit qui souffle où il veut et quand il veut.

 

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Non moins révolutionnaire est le document, la constitution Lumen Gentium qui traite de l’Eglise. Si l’Esprit Saint a soufflé sur le Concile – je le redirai sans cesse – il a eu du travail à faire, car l’homme a le cou raide et la tête dure. Les débats ont été vifs sur beaucoup de points traités par le Concile. A Rome, dans les services du pape, appelés La Curie, on avait travaillé avec acharnement pour préparer les documents du Concile. Le résultat était classico-classique. L’Eglise était, comme je l’ai appris au catéchisme dans les années 50, avec questions/réponses à apprendre par cœur. C’était ainsi et on ne discutait pas. L’Eglise donc, c’était une pyramide, comme dans l’organigramme de toutes les entreprises. En haut de la pyramide, le pape, monarque absolu en pratique, depuis Vatican I. En dessous, les Evêques. En dessous encore, les prêtres. Et enfin, tout en dessous, s’il restait de la place, les laïcs, comparés à un troupeau mené par des pasteurs. La réalité avait déjà changé et les laïcs avaient déjà pris des responsabilités comme depuis la fondation de la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) en 1927. Parmi d’autres, les mouvements d’Action Catholique donnaient une large part d’initiatives aux laïcs. Des hommes politiques, Charles de Gaulle, Edmond Michelet, Robert Schumann, Jean Monnet étaient des catholiques convaincus et ont œuvré pour la réconciliation franco-allemande, pour ne prendre que cet exemple. Aux USA, en 1960, pour la première fois, était élu un président catholique, John Kennedy. Au Concile, ont été convoqués des observateurs laïcs, qui avaient donc une certaine place dans son déroulement.

Il y avait même quelques femmes, dont une française, Marie-Louise Monnet, la fondatrice peu après la JOC, de la JICF (Jeunesse Indépendante Chrétienne Féminine) et l’ACI (Action Catholique des Milieux Indépendants), mouvements apostoliques en direction d’une bourgeoisie, d’une aristocratie et de classe moyenne presqu’aussi déchristianisées en France que ne l’était le monde ouvrier.

Dès le début du Concile, deux évêques sont intervenus de façon spectaculaire, voire fracassante : un évêque belge, Mgr Suresnes et un évêque français, Mgr Liénart, archevêque de Lille. « Non placet » ont dit fortement ces deux évêques. Il faut dire que les 2 500 évêques, quand ils voulaient prendre la parole, parlaient en latin. Comme ils étaient de plusieurs dizaines de nationalités différentes, cela évitait les traductions simultanées et les installations compliquées. Dire que tout le monde comprenait parfaitement tout, c’était une autre histoire. Mais « non placet », tout le monde avait compris. La traduction russe, c’est « Niet ». En plus élégant, cela voulait dire « Le projet de la Curie sur l’église ne nous plait pas, ne nous convient pas. » Il faut le revoir complètement, le mettre sens dessus dessous pour être fidèle à l’aggiornamento proposé par le Pape Jean XXIII.  Posons le problème simplement : qu’est-ce qui est important dans l’Eglise ? Le fait que c’est le peuple de Dieu, avec à sa tête le Christ, en marche vers le Royaume de Dieu, à la rencontre de Dieu notre Père, de Dieu qui est Amour. Le peuple de Dieu, c’est vous et moi et donc en immense majorité des laïcs, des baptisés. C’est cela qui est important. Quant à la pyramide, il faut la renverser. C’est la base de la pyramide, le peuple de Dieu, qui devient en haut. Au service du peuple de Dieu, il y a les prêtres, les évêques et le pape. Suenens, Liénart et quelques autres furent longuement applaudis dans la  basilique Saint Pierre de Rome, immense église du Vatican où se tenait le Concile. Et le schéma sur l’Eglise fut envoyé à la refonte. Le pape Jean XXIII nomma Mgr Suenens l’un des responsables de la bonne marche du Concile.

 

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 Et le document Lumen Gentium, Lumière des peuples, a fait faire au Concile sa révolution. Chapitre 1 : le Mystère de l’Eglise, introduction à l’ensemble du document. Chapitre 2 : le peuple de Dieu, précédant le chapitre 3, la hiérarchie de l’Eglise.

Dans le même esprit, la constitution Lumen Gentium fait une autre révolution : elle institue la collégialité des évêques. Rappelez-vous : le Concile Vatican I avait pu traiter du pouvoir du pape, mais il n’avait pas pu se terminer. Peut-être aurait-il traité des évêques. Un siècle après, il complète, avec une mentalité différente, celle du 20ème siècle, l’enseignement des Conciles en traitant des prérogatives des Evêques. En 1870, il n’y avait pratiquement pas de république en Europe. En 1962, il y en avait partout en Europe et en bien des endroits du monde. Chaque  évêque, dit le Concile,  est pleinement responsable du gouvernement de son diocèse. « La charge pastorale leur est confiée en plénitude et il ne faut pas voir en eux les vicaires du pontife romain, car ils exercent un pouvoir qui leur est propre et c’est en toute vérité qu’on les appelle chefs du peuple qu’il dirige » LG n°27. La suite du texte rappelle à nouveau que l’évêque doit garder devant les yeux l’exemple du Pasteur, Jésus-Christ, qui n’est pas venu pour être servi, mais pour servir. Ce que dit le Concile, c’est que les évêques ne sont pas des préfets du pape, président de la république. Leur responsabilité est pleine et entière. Mieux encore, tous les évêques réunis à condition d’être en accord avec le pape, qui est le premier des évêques, tous les évêques réunis forment le Collège épiscopal qui a pleine autorité, par exemple, quand il est réuni en Concile, pour prendre les décisions nécessaires à l’Eglise.

Le pape ne perd rien de son autorité ni de sa dignité, mais il n’est plus le monarque absolu de Vatican I avec ses ministères, la curie, souvent un peu coupée des réalités mondialisées de l’Eglise du 20ème et du 21ème siècle.

Autour du Pape, quand il le souhaite, il y a le collège des Evêques. Les Evêques eux-mêmes ne doivent jamais être des monarques. Ils doivent avoir un Conseil, un Conseil institué, le Conseil presbytéral. Les prêtres y envoient des délégués. Cette assemblée se réunit plusieurs fois dans l’année. J’en fais partie. Elle n’a pas de pouvoir de décision. Mais elle conseille utilement l’Evêque sur les décisions à prendre, au moins dans le principe. De la même façon, et cela vous est plus familier, les prêtres ne sont pas des monarques. Les curés ont, dans leur paroisse, un Conseil pastoral composé de laïcs. C’est lui, le curé, qui prend la décision finale. Mais qui peut nier l’utilité de son Conseil pastoral ?... Sans parler des multiples responsabilités, délégués pour le catéchisme, le catéchuménat, l’animation liturgique, la solidarité, les mouvements, etc… Le cléricalisme n’a pas disparu puisque la nature humaine est imparfaite, mais l’esprit du Concile, c’est l’imitation, par tous ceux qui ont une responsabilité en Eglise, de cette parole du Christ : « Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir et donner ma vie en rançon pour la multitude » (Mc 10-45) une parole qui ne reste pas seulement une parole, mais qui passe dans les actes, comme l’a fait le Christ lui-même dans le lavement des pieds.

Après de longues discussions et quelquefois de difficiles compromis, la Constitution Lumen Gentium, proposée dès 1962 aux Pères conciliaires, fut adoptée 2 ans après le 21 novembre 1964 par 2 151 voix contre 5. C’est dire si ce texte fait désormais autorité.

Le deuxième grand changement dont je veux parler, est la Constitution Gaudium et Spes, l’Eglise dans le monde de ce temps, le dernier grand document du Concile. Il n’était pas dans le programme du départ. Il s’est imposé à l’Assemblée Conciliaire comme nécessaire, au fur et à mesure des débats. Les premiers mots de Gaudium et Spes disent l’esprit de l’ensemble : « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. »

 

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 Cette fois-ci, c’est l’Eglise toute entière, avec ce qu’elle est, avec la force de l’Esprit qui l’anime, avec sa fidélité au Christ et aux valeurs de son Evangile, c’est l’Eglise toute entière qui entend se mettre au service de l’humanité toute entière, dans une attitude un peu inédite d’Eglise servante et pauvre.

Le moyen employé pour ce service de l’humanité sera le dialogue entre l’Eglise et l’humanité, entre l’Eglise et le monde de ses contemporains. Ce n’est pas à l’Eglise d’améliorer la technique informatique, mais elle peut se mettre au service d’une éthique nécessaire à l’utilisation de l’outil informatique.

La constitution Gaudium et Spes aborde la question de la famille, celle de la vie économique et sociale, celle de la paix, celle de la communauté internationale, celle de la culture, celle de la communauté politique.

Elle est daté de 1964, au temps du yéyé, de la télévision noir et blanc à la chaine unique, de la cassette audio où on enregistrait tout Brassens et tout Ferrat, du téléphone à fil, même pas à touches, du temps du miracle économique français avec son expansion à 5% l’an et son plein emploi, du temps de l’assassinat de Kennedy et de la crise de Cuba où Khroutchev avait mis des missiles soviétiques à quelques centaines de kilomètres de Washington et où une guerre nucléaire a été à deux doigts de se déclencher. Un chercheur, Teilhard de Chardin avait réconcilié – non sans douleur – l’Eglise avec la théorie de l’évolution. Même si le monde était divisé en deux du fait du bloc soviétique et de l’empire communiste chinois, il y avait un certain optimisme dans une évolution positive du monde : l’expansion économique, si on faisait un effort de partage, devait progressivement tirer le monde de sa misère. Le CCFD est né à cette époque-là.

C’est dans ce contexte qu’a été élaboré Gaudium et Spes, influencé par des théologiens français, je le disais, dans un esprit de dialogue entre l’Eglise et le monde, où l’Eglise se met au service du monde de son temps. L’Eglise dit tout le bien qu’elle pense du progrès scientifique quand il est mis au service de l’humanité. Progrès scientifique au service du développement de l’agriculture et de l’industrie. Progrès de la recherche médicale. Progrès induits par la recherche spatiale. Mais ce progrès est-il contrôlé ? La domestication de l’énergie atomique au service de la production massive d’électricité est une bonne chose, mais elle a commencé à être péché dès les explosions de Nagasaki et d’Hiroshima (seulement 20 ans avant le Concile !) La conquête spatiale est une bonne chose, mais elle devient péché si elle est utilisée à des fins militaires de l’anéantissement de l’adversaire et de la planète toute entière. Le progrès scientifique est bon, mais il reste le plus souvent incontrôlé.

Les exemples employés par le document Gaudium et Spes sont souvent datés ; c’est inévitable. Mais les intuitions continuent à me guider, moi qui ne contrôle que quelques pour cent de l’utilisation de mon tout petit ordinateur, pour ne prendre que cet exemple. Pour poursuivre les intuitions du Concile, quelle morale prévaut dans l’utilisation d’internet dont nous expérimentons tous les jours qu’il peut être la pire, mais aussi la meilleure des choses, la meilleure des choses spécialement pour vous, non-voyants qui pouvez communiquer dans des conditions inédites auparavant.

 

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Deux ou trois petites choses encore, concernant Gaudium et Spes, et qui ne sont pas dépassées :

1/ Gaudium et Spes condamne l’utilisation de l’armement nucléaire et la course aux armements, se mettant au service de la paix dans le monde. Le Pape Paul VI est allé à l’ONU en 1963, s’est mis au service de l’humanité toute entière, en lui demandant dans un discours remarquable de prendre une résolution : « plus jamais la guerre, plus jamais la guerre  »

2/ Gaudium et Spes se met résolument dans une perspective d’avenir, tourne l’Eglise vers l’avenir et c’est en cela qu’elle peut être au service du monde. L’avenir proposé par le Christ, c’est son retour, c’est la venue, l’avènement du Royaume de Dieu achevé, un Royaume d’Amour, de justice et de paix qui rassemblera tous les hommes de la terre en une seule famille humaine. Le Concile cite souvent et avec justesse cette expression « une seule famille humaine ». Tous les hommes sont frères. Heureux ceux qui sont affamés et assoiffés de justice. Tout refus du partage, toute inégalité dans le développement sont des injustices criantes faites à nos frères, les hommes. Finalement, c’est ce que le Concile veut dire : si l’Eglise est fidèle à l’Evangile, il est normal qu’elle mette l’Evangile au service de l’humanité pour aider cette humanité à élaborer une éthique qui lui permette de survivre, et qui lui permette, ayant survécu, d’élaborer une éthique du mieux vivre ensemble, à l’échelle de la planète toute entière, peuplée d’une seule famille humaine.

 

 

DEUXIEME PARTIE

 

Ma deuxième intervention sera deux fois plus courte que la première : en ayant résumé au maximum, j’ai encore deux choses à vous dire :

-      la première est qu’il n’y avait pas que 2 documents produits par le Concile, mais 16 et donc dire quelques mots sur les plus importants ;

-      La deuxième, puisque nous sommes dans une journée de récollection, c’est de dire quelle est la spiritualité du Concile, telle que je la ressens et telle que toute l’Eglise, quelquefois sans le savoir, essaie d’en vivre.

1/ De façon totalement nouvelle, le Concile Vatican II a traité de l’œcuménisme, c’est-à-dire des relations positives avec les autres églises chrétiennes, orthodoxes et protestantes. Il y avait des observateurs, de ces églises au Concile, ce qui était, là aussi, une extraordinaire nouveauté. L’avant dernier Concile avant Vatican II, le Concile de Trente, au 16ème siècle, avait remarquablement réformé l’Eglise catholique qui en avait bien besoin. Mais le Concile était une contre-réforme, attaque en règle contre les Réformés, l’hérésie protestante qui avait été un grand cataclysme pour l’Eglise catholique, allant jusqu’à entraîner des guerres de religion et des intolérances de toutes sortes. Le 20ème siècle a trouvé, à juste titre, ces divisions entre églises intolérables et infidèles à l’Evangile où Le Christ donne au moment même où il va mourir cette consigne solennelle : « Que tous soient un » Le mouvement œcuménique, très dynamique, existait depuis plusieurs dizaines d’années. Le Concile consacre un document entier aux églises orthodoxes et protestantes, dans un esprit de dialogue et de recherche de l’unité des chrétiens.

Une déclaration courte, mais dense, est consacrée aux religions non chrétiennes : Bouddhisme, Hindouisme, Islam, Judaïsme. Elle condamne tout antisémitisme et toute discrimination en raison de la religion.

 

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La constitution Dei Verbum, la Parole de Dieu, incite les chrétiens à se nourrir de la Parole de Dieu. Tout ne s’y trouve pas. Il y a aussi la transmission par l’Eglise ; mais elle est la source incomparable de notre foi, de notre prière et de nos célébrations ecclésiales.

Je ne vais pas reprendre tous les documents, mais l’un des plus importants, des plus novateurs aussi, est celui de la liberté religieuse. Il affirme deux choses :

1/ les catholiques, comme les autres religions, doivent, dans tous les pays du monde, avoir la totale liberté de culte. Vous remarquerez l’actualité de cette demande au moment où en Egypte, au Nigéria, en Inde et dans d’autres pays, des catholiques ont été tués à la porte de leur église, simplement du fait de pratiquer leur religion.

2/ l’adhésion à une religion ne peut être qu’un acte de liberté qui engage la conscience de chacun. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes dispensés d’annoncer Jésus Christ et de partager ce qui nous fait vivre et espérer dans notre foi.

 

2/ Ceci fait sans doute transition avec mon dernier propos ce matin, répondre à la question : quelle est la spiritualité du Concile ? Il y a de nombreuses harmoniques.

La première est que le Concile n’a prononcé aucune condamnation et que son style et sa manière d’être - pour la première fois depuis 2000 ans – ce style et sa manière d’être sont proches des gens, veulent instaurer un dialogue avec eux, avec tous nos contemporains, chrétiens ou non.

Bannissant tout énoncé juridique et autoritaire, le Concile Vatican II a pu développer une forte spiritualité.

Un premier élément est certainement une forte référence au Dieu Trinitaire, c’est-à-dire à Dieu qui est Amour. Le début du schéma Lumen Gentium sur l’Eglise, nous dit que l’Eglise a été voulu par Dieu notre Père, dans le dessein de Dieu (LG n°2), qu’elle a été fondée par le Christ (LG n°3) en vue de 

la réalisation du Royaume de Dieu et qu’elle est « habitée » par l’Esprit de Dieu (LG n°4). Ainsi nous dit Lumen Gentium, l’Eglise toute entière apparaît comme « le peuple uni de l’unité du Père et du Fils et de l’Esprit Saint ».

Le Concile Vatican II traite beaucoup de l’Eglise. J’ai déjà cité la parole de Jean XXIII à l’ouverture du Concile dont le but est de présenter à Jésus-Christ son époux toujours jeune sans ride ni tâche. Jean XXIII s’inspire de l’Apocalypse. Vous y trouvez l’Eglise comparée à l’épouse du Christ en Apoc 21-2, 21-9, 22-17.

Les deux aspects du Concile dont je vais vous parler maintenant, je les ai découverts, l’un au séminaire et l’autre au début de mon ministère.

Le premier, c’est qu’il ne faut pas trop diviniser l’Eglise. J’essaie de m’expliquer clairement. Je ne suis pas en train de dire le contraire de ce que je viens d’affirmer : l’Eglise est bien le corps du Christ et le Christ est à sa tête. L’Esprit de Dieu inspire sa conduite et son action. Mais cela ne retire rien au fait que l’Eglise est humaine, entièrement composée d’hommes et de femmes depuis le début et jusqu’à la fin des temps. Elle est l’extraordinaire moyen trouvé par le Christ pour agréger des hommes et des femmes comme peuple de Dieu, pour que nous ne soyons pas croyants tout seuls. Le Concile Vatican II décrit l’Eglise comme peuple de Dieu en marche vers le Royaume de Dieu qui est plus large que l’Eglise. Il décrit l’Eglise comme ce Royaume de Dieu en germe, en germination.

 

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Le Royaume de Dieu qui rassemblera à la fin des temps tous les hommes de toutes les nations, de tous les peuples, de toutes les cultures, de toutes les religions en une seule famille humaine, ce Royaume de Dieu est sous le signe du « déjà » et du « pas encore ». Depuis la mort et la Résurrection de Jésus Christ, ce Royaume de Dieu est déjà inauguré, déjà commencé mais il n’est pas encore achevé, il ne le sera qu’à la fin des temps. Si le Royaume de Dieu est déjà commencé et pas encore achevé, c’est qu’il est en chantier depuis 2000 ans. Sur ce chantier travaillent tous les hommes de bonne volonté, ceux qui sont affamés et assoiffés de justice, ceux qui sont artisans de paix. Sur ce chantier, les chrétiens membres de l’Eglise sont à l’œuvre. Ils annoncent Jésus Christ, ils témoignent de son Evangile qui annonce ce Royaume de Dieu et donc donne sens à l’action des hommes lorsqu’ils construisent un monde humain, juste et fraternel. Ils font, en effet, ce que nous demandons dans le Notre Père : Père, que ton règne vienne, un règne d’amour, de justice et de paix ! Père, que ta volonté soit faite ! Comme je le disais, les rassemblements d’Eglise sont le germe, à petite échelle, par la fraternité, la communauté dont ils font preuve, ces rassemblements d’Eglise sont le germe du Royaume de Dieu à venir qui nous est promis dans la plénitude. Le Concile nous rappelle cela dans son enseignement.

Dans la lignée, dans la foulée du Concile, tout à fait au début de mon ministère, j’ai fait une découverte qui a transformé ma manière de voir Auparavant, je voyais l’Eglise comme s’appuyant sur les fondements solides qu’elle a hérités du passé : Jésus Christ, sa mort et sa résurrection. So rôle était bien d’actualiser ce passé dans la célébration de l’Eucharistie, par exemple.

 

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A présent, et dans la mouvance du Concile et de tous ceux, en particulier dans les mouvements apostoliques, qui ont entrepris de l’appliquer, à présent, je vois l’Eglise tournée vers l’avenir. C’est ce que le Concile nous propose : participer, en tant que chrétiens, en tant que croyant, en tant qu’Eglise à la construction du Royaume de Dieu en chantier et encore à venir. Attendre, en ce temps de l’Avent, et en communion avec tous les hommes, l’avènement du Messie à la fin des temps, le retour de notre Seigneur qui nous a fait cette promesse : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » Mt 28.

Cette vision de notre Eglise, tournée vers l’avenir, de notre foi dynamisée par cet avenir, est mobilisante et peut nous aider, pour ne prendre que cet exemple, à dialoguer avec des jeunes. Elle nous amène à être témoin d’une Espérance. On a critiqué le document Gaudium et Spes, Joie et Espérance, constitution sur l’Eglise et le monde de ce temps, on a critiqué cette constitution sur son trop grand optimisme. Certainement, les temps ont changé et, en 2012, le chiffre en France de 4 500 000 chômeurs et précaires, expression d’une crise économique et sociale grave, donne une douche froide à tous les enthousiasmes. Il n’empêche :

  • même dans ces situation dramatiques, il y a souvent (pas assez souvent) une solidarité qui existe et qui se manifeste. Le monde n’est pas « foutu ». Le monde n’est pas pourri. Il y a moyen d’agir et les chrétiens, même pendant ce temps de crise, ne baissent pas les bras. Ils agissent, comme le font tous les hommes de bonne volonté, pour plus de justice et plus de solidarité. Ils ont ce que l’on peut nommer à juste titre et ce qui est le véritable esprit du Concile, « un parti pris d’Espérance ». C’est ce que vous essayez sûrement de faire à Voir Ensemble, c’est ce que l’on essaie de faire dans les mouvements : avoir un regard positif sur les personnes, chrétiennes ou non, voir en elles le travail de l’Esprit Saint qui transforme de l’intérieur le cœur de l’homme, l’histoire des peuples.

 

janv 2013 - 22

 

Ayons cette conviction qui terminera mon apport de ce matin : l’Esprit de Dieu travaille activement au cœur de ce monde. Il travaille activement au cœur de l’Eglise. Ce n’est jamais une Eglise triomphaliste qui sera fidèle à la mission de l’Eglise dans le monde, mais une Eglise toute entière servante et pauvre qui se met humblement au service de l’humanité. Nous-mêmes, membres de notre Eglise, ayons deux soucis : travailler avec tous les hommes de bonne volonté sur le chantier du Royaume de Dieu. Au cœur même de ce travail en commun, annoncer inlassablement la Bonne Nouvelle de Jésus Christ qui est message de libération, qui est message d’Espérance.

                                                                                  

Père Hubert CAUCHOIS

                                                                             1er décembre 2012

 

Ce texte : MOParisRecollectionVoirEnsembleVaticanII_1122012